Le centurion fatigué
par Danièle Kriegel
En visite à Paris à la fin du mois, le Premier ministre d'Israël, naguère encore considéré comme un faucon, a décidé d'évacuer Gaza. Au risque d'être tenu pour un traître par ses amis d'hier.
Sharon le baroudeur, le tribun tonitruant, le politicien brutal et roublard. Sharon qui aujourd'hui risque sa vie en affrontant les colons qui refusent d'évacuer Gaza. La personnalité du Premier ministre israélien est complexe, contradictoire.
Ariel Sharon est peut-être d'abord un homme seul. Parfois, en soupirant, il explique combien Lily, son épouse, lui manque. Elle est morte d'un cancer généralisé il y a cinq ans. Aujourd'hui, il a peu d'intimes : ses fils, Omri et Gilad, son plus fidèle conseiller, Dov Weisglass, et quelques proches. Insomniaque, il fait traîner en longueur les soirées entre amis ou bien écoute jusqu'au petit matin des émissions de radio. Il lui arrive aussi de prendre son téléphone pour discuter jusqu'à pas d'heure. Et tant pis si son interlocuteur veut dormir !
Depuis sa première campagne électorale, début 2001, les Israéliens sont conviés à admirer la version moderne de « Papy fait de la politique ». Une image renforcée par des articles de presse sur ses fins de semaine dans son ranch du nord du Néguev, la ferme des Sycomores. Les médias insistent sur son côté gentleman-farmer, amoureux de la nature et de la terre, qui, chaque vendredi soir, pour le traditionnel repas du shabbat, vient se ressourcer à la table familiale où, grâce à ses plats préférés, y compris la fameuse épaule de mouton cuisinée selon la recette transmise par Lily, il peut oublier les soucis politiques.
Et si, d'aventure, il ne sait pas quoi faire de sa fin de soirée, il peut regarder la télévision en compagnie de ses petits-enfants, qui parfois s'endorment dans son lit, ou bien visionner sur son lecteur DVD un vieux classique du cinéma, de préférence un western !
Constamment entouré de dizaines de gardes du corps, Sharon a, en fait, très peu de contacts avec le public israélien. Depuis qu'il a décidé l'évacuation des colonies de Gaza et du nord de la Cisjordanie, les ultranationalistes, ses anciens alliés, sont devenus ses ennemis. Des menaces de mort sont arrivées à la présidence du Conseil et le Shin Beth, le service de renseignement intérieur, a considérablement renforcé sa sécurité. Mais il refuse toujours de porter un gilet pare-balles : « De toute façon, ils n'en trouveront pas à ma taille ! » plaisante-t-il.
A 77 ans, au soir d'une vie qui se confond avec les chapitres les plus tumultueux de l'histoire du Proche-Orient, celui que ses thuriféraires avaient surnommé le « Lion d'Israël », en raison de ses exploits militaires, se retrouve dans une situation inédite. Pour rester au pouvoir et appliquer sa politique, il doit désormais compter, à la Knesset, sur ses anciens adversaires de gauche. Au nom du retrait de Gaza, ceux-ci soutiennent celui qu'ils considéraient, il y a seulement cinq ans, comme le responsable direct ou indirect de la plupart des tragédies subies par le pays.
Abreuvé d'injures. Car le passé d'« Arik » est à la fois héroïque et sulfureux. Dans les années 50, il commande une unité spéciale qui se signale par plusieurs bavures retentissantes. En 1982, alors ministre de la Défense, il est le véritable architecte de la guerre au Liban. Il est limogé de son poste après les massacres dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, à Beyrouth, commis par les phalangistes. La gauche lui reproche également sa participation aux violentes manifestations de la droite contre le processus d'Oslo avant l'assassinat d'Yitzhak Rabin. Enfin, elle fustige sa visite sur l'esplanade des Mosquées, à Jérusalem, à la fin de septembre 2000, qui, aux yeux de certains, a été à l'origine de la seconde Intifada. Mais, aujourd'hui en Israël, plus personne ne parle de tout cela. Shimon Peres, l'autre grand inoxydable de la politique israélienne, n'a-t-il pas expliqué, pour justifier son retour au sein d'un gouvernement d'union nationale dirigé par Sharon, qu'il « se sacrifiait au nom du désengagement de Gaza » ?
L'extrême droite, elle, l'abreuve d'injures, rappelle les accusations de corruption proférées à l'encontre de sa famille en soulignant que son fils Omri risque d'être traduit en justice pour une affaire de fonds électoraux illégaux. « Notre héros est devenu un zéro », clame la pasionaria de la colonisation, Nadia Matar. Même des militants du Likoud, son propre parti, le qualifient de « dictateur ». Ils répètent à l'envi qu'Ariel Sharon est le père fondateur de nombreuses implantations. Et de fait, dès son arrivée dans le gouvernement de Menahem Begin en 1977 et pendant quinze ans, il a utilisé tous ses portefeuilles ministériels - l'Agriculture, la Défense, l'Industrie et le Commerce, l'Habitat, les Infrastructures nationales - pour pousser le mouvement des implantations. Un pari réussi puisque durant toutes ces années il a doublé le nombre de colons installés à Gaza et en Cisjordanie.
Quelle mouche a donc piqué Ariel Sharon pour qu'il infléchisse aussi brutalement sa politique ? Selon plusieurs sources, la décision définitive aurait été prise début décembre 2003 lors d'une réunion du « forum de la ferme des Sycomores ». Pas de ministre, aucun général, mais ses fils, Omri et Gilad, quelques proches conseillers et surtout Dov Weisglass, le fidèle avocat, l'homme des contacts secrets avec les Palestiniens. Tous considéraient que le Premier ministre était au pied du mur. L'administration Bush faisait pression pour qu'Israël applique la fameuse « feuille de route ». L'initiative de Genève, ce projet de traité de paix rédigé par des personnalités de la gauche israélienne avec des modérés palestiniens, semblait prendre son essor. Yasser Abed Rabbo et Yossi Beilin, ses promoteurs, étaient même reçus à la Maison-Blanche. Et puis l'agitation faisait tache d'huile au sein de Tsahal. Des pilotes de réserve refusaient les missions de liquidations ciblées de militants palestiniens. Il fallait reprendre l'initiative. Connaissant bien son client, Dov Weisglass a lancé l'idée du retrait de Gaza. Tacticien hors pair, fondateur des unités de commandos israéliennes puis général de blindés, tout au long de sa carrière militaire Ariel Sharon a toujours été un adepte des coups. Sa méthode : prendre l'adversaire par surprise, savoir sacrifier du terrain pour remporter la bataille. Profondément laïque, il n'a rien d'un idéologue religieux, tendance messianique.
« Arik » est resté sous l'influence de la grille de lecture sécuritaire jadis prônée par David Ben Gourion. Sa reconversion en chantre de la droite nationaliste pure et dure est venue tardivement, probablement pour les besoins de son ambition politique. Avant de rejoindre le Likoud, il fut un compagnon de route des travaillistes et dans les années 60, Yitzhak Rabin, alors chef d'état-major, avait passé l'éponge sur quelques bavures et remis sa carrière militaire en selle avant d'en faire en 1975 son conseiller à la sécurité. Sharon a donc franchi le pas et décidé l'impensable : évacuer Gaza, affronter ses anciens amis, courir le risque d'être accusé de trahison. Mais Sharon en a vu d'autres.
Contre ses rivaux politiques, dont le principal n'est autre que l'ancien Premier ministre Benyamin Netanyahou, il se contente de lâcher occasionnellement une phrase assassine, laissant à son entourage le soin de mener campagne, voire de manier l'insulte. Car déjà se dessine la prochaine bataille. Après le retrait de Gaza, il devra reprendre le contrôle du Likoud avant des élections en 2006 et résister à la communauté internationale et à la gauche israélienne, qui voient dans le départ de Gaza une première étape et voudraient poursuivre le processus d'évacuation en Cisjordanie.
Sources : LE POINT