Sharon, l'homme qui changeait l'Histoire

par Denis Jeambar

C'est pour préserver l'avenir d'Israël que le vieux guerrier avait choisi la voie de la paix. Prêt à tout bousculer pour y parvenir. Car il avait appris dans la douleur que la politique n'est pas prophétie mais action, mouvement, force, ruse et pragmatisme. Il va terriblement manquer à son pays, au Proche-Orient et au monde

Les commentaires qui s'accumulent sur Ariel Sharon ont de quoi surprendre. Cet homme qui fut tant vilipendé est soudain statufié. Sa présence à la tête d'Israël faisait peur, son absence, maintenant, inquiète. Son nom était accolé aux massacres de Sabra et Chatila et à un périple sur l'esplanade des Mosquées qui servit de prétexte à la deuxième Intifada; il est présenté, désormais, comme une garantie de paix. Il était décrit comme un général obsédé de sécurité, le voici regardé comme un homme d'Etat porteur d'une vision pacifique. Son expérience des armes conduit même à le comparer au général de Gaulle par un contresens qui laisse pantois: l'homme du 18 Juin, usant d'un don fantastique, incarnait dix siècles d'histoire de France et s'en servait pour porter son dessein, dont il parlait à la troisième personne; Ariel Sharon, lui, dirigeait un pays né voilà moins de soixante ans et ne pouvait cultiver aucune nostalgie devant un peuple privé de terre depuis la nuit des temps.

 

Ariel Sharon a décidé de faire la paix tout seul et à marche forcée

 

A 78 ans, Ariel Sharon ne se servait pas du passé. Il n'avait qu'un projet: l'avenir d'Israël, dont il connaissait la fragilité. Ce soldat qui avait remporté tant de victoires avait compris, comme Ben Gourion, Golda Meir, Menahem Begin et Itzhak Rabin avant lui, que la dernière guerre serait celle qu'Israël perdrait face à la masse de 1,3 milliard de musulmans, humiliés de n'avoir jamais pu faire plier leur ennemi juré en près de soixante années de conflit et cinq guerres. Il savait que, dans ce face-à-face, le monde ne soutiendrait pas son pays tant la complaisance pour ses ennemis est grande et l'affabulation anti-israélienne galopante. Il connaissait la dialectique à l'œuvre, bien au-delà du Proche-Orient: le peuple juif est une population européenne coloniale installée sur une terre étrangère et Israël n'est pas légitime sur le plan de l'Histoire. Sharon n'était pas victime d'un syndrome d'encerclement, il était simplement lucide sur l'évolution géopolitique du monde, conscient que la page de l'après-Seconde Guerre mondiale était tournée et que les nouveaux déséquilibres internationaux pouvaient enfermer Israël dans le rôle de bouc émissaire dévolu aux juifs depuis si longtemps.

L'homme d'Etat n'est jamais le fruit du hasard: il crée son propre destin au moment où il décrypte l'Histoire et s'en empare pour en changer le cours. C'est ce qu'Ariel Sharon était en train de faire et c'est pour cela que sa fin politique, comme celle d'Ithzak Rabin en novembre 1995, est un drame pour le Proche-Orient et le monde. Ce guerrier avait vu que, dans la confusion planétaire actuelle, l'Histoire lui offrait un trou de souris pour soudain changer le statut de son pays et stabiliser sa souveraineté au regard de toutes les autres nations. Comme l'écrit Shmuel Trigano dans Les Frontières d'Auschwitz, «l'accès à la puissance est désormais vertical et non plus horizontal, spatial, démographique, ce qu'avait si bien compris la France gaullienne en son temps pour transcender sa faiblesse. La mise en œuvre psychologique, morale, culturelle, politique de cette nouvelle donne du destin juif, son inscription dans les mœurs internationales, seules, aideront les juifs à secouer et briser les liens dans lesquels ils se retrouveront toujours entravés. Cette révolution est l'horizon des cinquante ans à venir». Après la mort de Yasser Arafat, habile manipulateur de l'opinion mondiale qui, sous le masque de l'homme de paix, entretenait son culte en inoculant le virus de la haine dans les nouvelles générations palestiniennes, Ariel Sharon a choisi sa voix: prendre la paix par les cornes et tout bousculer pour en créer les conditions.

En principe, il faut être deux pour conclure un accord et terminer un conflit. Au Proche-Orient, tout est plus complexe, car chaque belligérant court, en son sein, des risques de guerre civile s'il fait trop de concessions à l'ennemi déclaré. Ariel Sharon a donc décidé de faire la paix tout seul et à marche forcée comme on mène une bataille. En bon stratège, il a préparé son terrain. D'abord en adressant des signaux de sympathie à Mahmoud Abbas, le nouveau président de l'Autorité palestinienne, qu'il sait sincère mais contraint, lui aussi, à manœuvrer pour contrôler les extrémistes de son camp. Ensuite, en jouant de sa propre image dans la société israélienne: son passé de guerrier rassure son peuple quand il fait des concessions. Il manie avec talent la duplicité pour parvenir à ses fins: la construction du mur de sécurité, qui a soulevé les hauts cris des belles âmes, est une assurance antiterrorisme offerte aux Israéliens, mais Sharon sait parfaitement qu'il définit, en même temps, les frontières d'un futur Etat palestinien, dont il avait essayé, en vain, d'obtenir la reconnaissance par son parti, le Likoud. 10% du tracé du mur est contesté, c'est du grain à moudre pour des négociations futures: après tout, la France et l'Italie ont longtemps débattu de la propriété du comté de Nice! Enfin, en agissant seul, Sharon construisait, lui-même, son temps politique: il ne subissait pas les événements, il les organisait.

Depuis l'été dernier, Ariel Sharon jouait grand jeu, de manière impressionnante, en homme d'Histoire de haute volée. Il avait tracé les chemins de son offensive et décidé d'enchaîner les opérations en multipliant les effets de surprise. Personne ne croyait, sauf sans doute Mahmoud Abbas, qu'il irait jusqu'au bout dans son projet de retrait de la bande de Gaza. Le scepticisme européen, par exemple, était, avant qu'il agisse, à la mesure de la stupéfaction qu'il a provoquée en agissant vraiment. Depuis le mois d'août 2005, il a ainsi commencé à réinscrire Israël dans les mœurs internationales: comment continuer à condamner un homme qui fait ce qu'on lui reprochait de ne jamais vouloir faire? A l'intérieur d'Israël, il vérifie alors non seulement que le reniement de ses convictions passées ne lui est pas reproché, mais qu'il élargit le socle de ses supporters: d'une part, la révolte annoncée des radicaux religieux est contenue dans un pays qui montre à cette occasion sa maturité démocratique; d'autre part, l'opinion soutient massivement la démarche engagée. Sharon peut dès lors passer à la phase suivante: il ne peut compter sur le Likoud, qui s'extrémise; il renverse donc la table politique, annonce des élections anticipées pour mars 2006 et lance, le 21 novembre 2005, un nouveau parti, Kadima, dont le programme est le sien: cap sur une paix dont il a défini les termes avec de nouveaux retraits des territoires occupés en Cisjordanie et la reconnaissance d'un Etat palestinien. C'est cette stratégie gagnante, menée avec un savoir-faire, une fermeté et une lucidité rares que son accident de santé a foudroyée en même temps que son cerveau.

Une fatalité terrible pèse, décidément, sur cette terre. Dix ans après que l'espoir de paix eut été anéanti par l'assassinat d'Ithzak Rabin, le voici de nouveau remis en question au moment où il renaissait sous une forme à la fois nouvelle et antique. Ariel Sharon quitte la scène, mais il sort en grand homme qui a su assumer les habits de Créon dans un monde qui passe son temps à célébrer le moralisme d'Antigone. Comme le Créon de Sophocle, Ariel Sharon a appris, dans la douleur, que la politique n'est pas prophétie mais action, expérience, mouvement, force, ruse et pragmatisme. Il va terriblement manquer à Israël, au Proche-Orient et au monde, car rien de ce qui se passe sur cette terre où sont nés les trois monothéismes n'est indifférent au devenir de la planète. L'horizon de la paix dans cette région est aussi notre horizon, car tout ce qui s'y déroule nous concerne directement. L'Europe n'a pas aimé Sharon parce qu'elle ne le comprenait pas ou ne voulait pas le comprendre. Elle s'est trompée. Elle va découvrir combien son absence peut obscurcir nos lendemains.

Sources : L'Express