Nobel: le prix qui rougit
par
Charlotte Boulay-Goldsmith
1866 : un jeune homme suédois prend, dans l’usine de son père en Russie 1, de la nitroglycérine, la mélange avec une poudre fine, la kieselguhr, et crée la dynamite. Cette invention explosive apportera à Alfred Bernhard Nobel une fortune considérable.
Mais il sait le danger que représente son
Frankenstein. Il l’a vécu : l’une de ses usines, ouverte pour manufacturer son
produit, explosa à la suite d’une mauvaise manipulation de nitroglycérine, tuant
plusieurs personnes, y compris son plus jeune frère Emil. Malgré cette tragédie,
Alfred affirme : « Ma dynamite amènera la paix plus rapidement que cent mille
traités mondiaux. Aussitôt que les hommes se rendront compte qu’en un instant,
des armées entières peuvent être détruites, ils accepteront sûrement la paix en
or ».
En 1888, son frère aîné, Ludwig, décède et un journal français,
pensant qu’il s’agissait d’Alfred, affiche à la une : « le marchand de mort est
mort ». Désireux de se débarrasser de cette odieuse épitaphe, Alfred Nobel
rédige un testament qui bouleversera ses proches et donnera naissance aux
célèbres prix Nobel. Il y stipule que sa fortune doit être investie dans des
fonds dont les intérêts seront divisés en cinq parts égales. Ces sommes devront
récompenser d’abord la personne qui, au cours de l’année, aura le plus contribué
au bienfait de l’humanité, ensuite celle qui aura fait la plus importante
découverte en physique/chimie, puis en physiologie, à celle qui aura produit
l’œuvre littéraire la plus remarquable et enfin, à celle qui aura le plus
travaillé en vue de la fraternité entre les nations (depuis 1968 un prix
récompensant l’analyse économique la plus pertinente a été institué). Ce serait
sous l’influence de sa secrétaire et confidente, Bertha Von Suttner, militante
pour la paix, qu’il aurait conçu ce dernier prix en faveur de la paix dans le
monde.
Le Prix Nobel de la Paix a soulevé, au cours de son histoire,
plusieurs controverses. Entraîné à ses débuts par un vent d’idéalisme
caractéristique de la jeunesse de tout beau projet, le prix de la colombe en
1900 et 1901 a été accordé à des rêveurs, Jean Henry Dumont, le fondateur de la
Croix Rouge et Frédéric Passy, instigateur de la Ligue Internationale pour la
Paix Perpétuelle. De 1914 à 1918, le comité du prix Nobel, traumatisé par
l’horreur de la Grande Guerre, ne décerne aucun prix à l’exception de la Croix
Rouge en 1917. En 1920, à l’unanimité, les architectes du Traité de Versailles,
Théodore Roosevelt et Woodrow Wilson, sont glorifiés. Il est néanmoins dommage
que le traité de Keynes, Les Conséquences économiques de la Paix, prévoyant
l’effondrement économique dramatique que vivra l’Allemagne et qui aboutira à la
montée fulgurante du fascisme, n’ait pas été davantage considéré.
En 1938,
la liste des potentiels candidats est brève : Gandhi et Hitler. Si la nomination
d’Hitler nous apparaît aujourd’hui ahurissante, il faut se rappeler le contexte
de l’époque : la même année, Adolf a été nommé « Man of the Year » par le Times
magazine. Il représente une barrière contre le communisme, a fait beaucoup pour
l’économie allemande et sa rhétorique politique est encore dominée par un
lexique pacifiste. Pourtant, dès 1933, il a passé un décret-loi « pour la
défense du peuple et de l’État » suspendant les libertés fondamentales; en 1934,
la « nuit des longs couteaux » a lieu; en 1935, il commence à réarmer le pays et
institue les « lois de Nuremberg »; et en 1938, il annexe l’Autriche à
l’Allemagne et organise la « nuit de Cristal ». Rien ne peut nous faire espérer
que le Comité ignorait ces événements.
En 1973, Henry Kissinger, pourtant
enfoncé jusqu’au cou dans le marécage vietnamien, attrape au vol les plumes
blanches de l’oiseau qu’on lui offrait. En 1978, Menachem Begin, premier
ministre israélien d’extrême droite et ex-terroriste, et le président égyptien
Sadate reçoivent le prix Nobel de la paix en récompense du traité de paix entre
leurs deux pays qui s’avérera être un échec. En 1994, en même temps que Yitzhak
Rabin et Shimon Peres, Yasser Arafat fait un peu tache parmi les défenseurs de
l’idéal du rameau d’olivier. Pour l’année 2002, l’ancien président américain
Jimmy Carter est nommé, lui et son curriculum vitae rempli d’ombres : Nicaragua,
Salvador, soutient apporté aux militaires de la Corée du Sud dans leur
entreprise d’anéantissement des révoltes étudiantes en 1980 (3 000 morts),
réarmement des Khmers Rouges en Thaïlande après leur défaite face au communisme,
etc.
Et maintenant, pour les adeptes de l’humour noir, la révélation de deux
des futurs prétendants : Bush et Blair. Leur candidature a été soumise par Jan
Simonsen, membre indépendant du Parlement Norvégien qui affirme qu’en se
débarrassant d’un dictateur, ils ont fait du monde « a better place ». 43 000
lettres de protestations sont déjà parvenues au Comité Norvégien. Le vainqueur
sera annoncé en octobre et la cérémonie de remise des prix aura lieu, comme
chaque année, le 10 décembre, date anniversaire de la mort d’Alfred Nobel, dans
le City Hall à Oslo. L’heureux lauréat recevra une médaille, un diplôme et une
somme s’élevant à environ un million de dollars américains.
Il semblerait que
le projet Nobel, espoir d’un homme qui voulait récompenser l’infime propension
au bien de ses congénères, n’ait pu échapper aux griffes de la politisation. Or
la politique ne peut agir de manière gratuite. Elle doit toujours être en
position de défense puisqu’un gouvernement est là pour protéger l’intérêt des
siens. Le prix Nobel de la paix récompense une action particulière en faveur de
la paix. Mais peut-on isoler et couronner une facette de quelqu’un sans
considérer l’ensemble de sa vie et de ses actes?
Si personne n’est
transparence, l’idéaliste peut sincèrement croire en sa cause et s’y dédier
totalement en faisant fi du reste. La nomination de personnalités politiques,
même si concrètement, ce sont elles qui ont le pouvoir d’instaurer la paix,
soulève presque nécessairement des doutes quant à « qui » bénéficie du nouvel
équilibre. Si Ariel Sharon, par exemple, parvenait à résoudre le conflit
israélo-palestinien, deux problèmes se poseraient : une action louable
rachète-elle une vie jonchée de crimes? Et accepterait-il de signer un traité de
paix qui aille à
l’encontre des intérêts de son peuple (donc a-t-il agi pour la
paix ou pour l’intérêt des siens)?
Un chef de gouvernement est tout d’abord
le garant de son propre peuple. Il ne peut évoluer dans la sphère de l’idéaliste
qui, par sa distanciation des pressions sociales, politiques et économiques, a
plus de chance de demeurer dans la transparence et la bonne foi. Qui mérite
d’être revêtu, glorieux, du drapeau blanc de la paix ? Un assassin qui se
rachète en se dédiant à une cause pacifiste avec courage? Un homme politique,
qui par la force se débarrasse d’un tyran sanguinaire, mais en passant outre
toute la législation élaborée depuis un demi siècle pour faire du monde un
ensemble plus « civilisé »? Une « sainte » comme Mère Teresa, qui néanmoins
recevait une grande part de ses fonds de la caisse de Duvalier, ex-dictateur
haïtien? Vaste débat…
1 La Famille Nobel émigra en Russie lorsque Alfred n’avait que neuf ans.
http://www.concordiafrancais.org/mars2004/mar04_03.htm